Réunion bisannuelle de l’Union des Associations de mémoire des camps nazis – 20 novembre 2021 à Paris

Colloque sur le thème : « L’avenir de nos associations »

Le 20 novembre dernier avait lieu le rassemblement de l’Union des associations de mémoire des camps nazis (Amicales de Buchenwald-Dora, Dachau, Mauthausen, Neuengamme, Sachsenhausen-Oranienburg et Ravensbrück), que nous appelons informellement « Interamicale ». Organisée tous les deux ans, cette rencontre a débuté comme à l’accoutumée, par un parcours commémoratif au cimetière du Père-Lachaise, où les monuments des camps représentés ont été fleuris. Nous nous sommes ensuite dirigés vers la Mairie du XXe. Après avoir déposé une gerbe au pied du Monument aux Morts et entonné la Marseillaise, nous nous sommes rendus à la salle des fêtes, où a débuté notre colloque.

Comme nous vous l’annoncions dans notre invitation à ce rassemblement, l’idée était ici de proposer une réflexion collective, où chaque membre de l’assemblée serait libre de partager sur le thème de cette année : l’avenir de nos associations. Cette problématique obsédante est évidemment régulièrement et largement abordée entre nous, mais il s’agissait cette fois d’ouvrir le débat à tous.

Il était au préalable nécessaire de réaliser un tour d’horizon des forces et faiblesses de nos Amicales, exercice auquel Daniel Simon (Amicale de Mauthausen) s’est livré avec son éloquence habituelle et dont nous reprenons ci-dessous les grandes lignes :

Il y a environ 10 ou 20 ans, les déportés commençaient à passer la main à leurs enfants, qui constituent aujourd’hui le fer de lance de nos associations. Depuis lors, les secondes générations peuvent se féliciter sur un point : aucune dérive n’a été constatée, aucune insignifiance non plus. La fidélité est plus que tangible, car nos Amicales continuent à recevoir des dons importants, à bénéficier de la disponibilité de bénévoles et à répondre à de nombreuses sollicitations. En revanche, nous ne pouvons que nous inquiéter du lent déclin du nombre de nos adhérents. Nous devons dès lors nous interroger : ce déclin est-il le résultat d’une fatalité inéluctable, ou reflète-t-il un effort insuffisant de renouvellement de nos pratiques et de nos modes de fonctionnement ?

Crise sanitaire mise à part, nos Amicales sont aujourd’hui plus que jamais présentes sur les sites des anciens camps, qui sont un vecteur essentiel de la transmission de la connaissance de la réalité concentrationnaire – connaissance que nous complétons en nous nourrissant des nombreux témoignages de déportés et ouvrages historiques disponibles. Plus que cela, les sites sont aussi des lieux de rencontre et de partage avec les mémoriaux, les autorités et les associations locales. C’est une dimension qui ne s’amenuise pas, bien au contraire : elle est même en pleine construction. Nous tenons toute notre place dans les dispositifs de valorisation, et nos contributions sont attendues. Les commémorations sur les sites sont des rendez-vous qui rassemblent un large public et qui transcendent de nombreux clivages. Les sites sont donc bien vivants.

Nous sommes en revanche conscients de deux périls internes et de deux périls externes qui pourraient sceller le déclin de nos associations. Du côté interne, nous nous accordons sur le fait qu’un familialisme fermé condamnerait nos Amicales. La question maintenant est de savoir si nous sommes capables de dépasser cette « modalité affective » de la mémoire des camps. Nous convergeons également sur un autre point : la menace que représente une confiance excessive dans les rituels (gerbes, minutes de silence, chants, etc.). Si nous demeurons et souhaitons demeurer attachés à ces symboles, nous devons également nous interroger : la mémoire individualisée des morts constitue-t-elle l’essentiel de notre quête ?

En ce qui concerne les « périls externes », nous avons tout d’abord identifié l’invisibilisation en cours des camps nazis dans le champ social. En effet, nombreuses aujourd’hui sont les causes humanistes qui, légitimement, appellent à des engagements mais qui, malheureusement, repoussent dans une temporalité trop lointaine le souvenir des camps. Ces deux dimensions peuvent pourtant cohabiter en nous. Par ailleurs, le génocide perpétré par les nazis fut tel qu’aujourd’hui, il met à l’arrière-plan le système concentrationnaire, y compris dans le stade ultime de ce dernier, lorsque les déportés arrivant par masses étaient tous promis à la mort au camp. Face à la mémoire de la Shoah, sommes-nous capables de porter solidement la mémoire des camps de concentration ? Enfin, il ne faut pas négliger un dernier péril externe : celui que représente la crise du modèle associatif. À l’heure actuelle, les jeunes préfèrent défendre une cause plutôt que de s’engager au sein d’une association, le bénévolat se faisant plus « discret », et la tendance est plutôt d’organiser des événements ponctuels et inattendus.

Pourtant, parmi nos activités, certains éléments sont indiscutablement transgénérationnels. Les leçons que nous ont transmises les déportés sont profondément humanistes et véhiculent des messages à vocation universelle. Face à la résurgence des racismes et la montée de l’extrême droite au sein de nos sociétés européennes, ces messages sont plus que jamais porteurs de sens. Nous sommes des militants antinazis, antifascistes, antitotalitaires, mais nous devons refonder en permanence nos positionnements sur la catastrophe, jusqu’à présent sans égal, que furent les camps de concentration nazis. Au-delà de notre bonne conscience individuelle, pouvons-nous mettre en œuvre une capacité collective de résistance ? Et qui est légitime à parler et peut aujourd’hui être entendu ? Comment redonner place à la pensée argumentée à l’époque des réseaux sociaux, où l’opinion est délivrée de manière pulsionnelle et instantanée ? Nous sommes porteurs de convictions, et même de certitudes, alors comment pouvons-nous les vivifier en actes ?

Il est évident que la tâche ne sera pas aisée, mais comme le conclut si bien Daniel Simon avant de laisser la parole à l’assemblée, « si nous pensions que la partie est perdue, nous ne serions pas réunis dans cette salle. »

Après cette introduction de Daniel Simon, ce fut au tour d’Olivier Lalieu (Amicale de Buchenwald-Dora) de prendre le micro afin de distribuer la parole aux membres du public, qui étaient très nombreux à vouloir se faire entendre. Certains se sont montrés pessimistes quant à notre avenir et au passage de relais aux troisièmes générations, notamment en évoquant le désintérêt croissant de l’Éducation nationale et des élèves pour l’histoire des camps ; d’autres au contraire ont relaté des actions concrètes menées avec succès auprès des jeunes, pour qui l’éloignement temporel avec la Seconde Guerre mondial n’est pas un obstacle dès lors qu’on leur démontre la pertinence avec le présent.

Arrivés au terme de notre colloque, les mains étaient encore nombreuses à se lever pour solliciter la parole. Mais il était temps de conclure. Bien que satisfait de l’enthousiasme de l’assemblée, Daniel Simon a néanmoins déploré le fait que les diverses interventions se trouvaient pour la plupart « en amont de son préambule » et que les questions qu’il avait posées n’avaient pas véritablement été abordées. Mais il s’agissait ici d’un premier colloque sur le thème qui nous préoccupe et, selon lui, il était probablement nécessaire d’évoquer des situations personnelles pour finalement nous diriger, lors de prochains colloques, vers le champ du traumatisme philosophique et culturel que furent les camps de concentration dans nos sociétés, et au niveau duquel doit se situer notre champ d’actions. Persuadé que la tragédie portée par nos Amicales est sans équivalent, il s’est dit convaincu que les drames suivants n’invisibilisent pas un tel traumatisme. Pour véritablement aborder les questions qui nous préoccupent, il sera donc nécessaire de proposer de nouveaux colloques sur le thème, et probablement de les structurer davantage.

Alicia GENIN

L’Union des Associations de mémoire des camps nazis aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois (octobre 2022)

Table ronde sur le thème : « Le travail dans les camps de concentration nazis (KL). Réalités et enjeux de terminologie. »

Le 8 octobre dernier, dans le cadre des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, notre Union des associations de mémoire des camps nazis organisait une table ronde en collaboration avec la Fondation de la Résistance. Après quelques mots de bienvenue, Daniel Simon, qui nous représentait à cette occasion, et Hélène Staes, qui était quant à elle la voix de la Fondation, ont pu présenter nos associations et leurs actions respectives. La parole a ensuite été donnée à Thomas Fontaine, directeur du musée de la Résistance national, dont le rôle était d’esquisser une vue d’ensemble du travail dans les camps, avant de céder son micro aux autres invités pour l’analyse de cas plus concrets.

Selon Thomas Fontaine, pour aborder la place du travail dans le système concentrationnaire, il est nécessaire d’établir une chronologie des camps et d’en distinguer trois temps. Lorsqu’on évoque les camps de concentration nazis, on a souvent l’idée d’un système incohérent, dominé par une violence aveugle et arbitraire. Le travail y a dès lors un rôle de terreur, presque exclusivement punitif. Les analyses historiques et sociologiques ont confirmé que le travail était bel et bien un outil de la terreur nazie, et ce particulièrement dans le premiers temps des camps, dès 1933. À cette époque, la notion de productivité et d’utilité du travail est quasiment absente dans les camps. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la création du premier camp de concentration, à Dachau en 1933, et de ceux qui succèdent ensuite. Le camp de Dachau est visible, et les nazis en font même la propagande : à leurs concitoyens allemands, il est présenté comme un camp de rééducation, dont l’objectif est de servir la future société aryenne. Les ennemis politiques, asociaux et autres déviants doivent y être « rééduqués » au moyen de tâches punitives. On constate d’ailleurs que 20 à 25 % des premiers détenus des camps de concentration, de 1933 à 1939, sont ultérieurement libérés et réintégrés dans la société aryenne. Durant cette période, les camps sont peuplés en très grande majorité de ressortissants allemands et autrichiens. Un autre exemple vient appuyer cette constatation : les fameuses maximes inscrites à l’entrée des camps. « Le travail rend libre » ou « À chacun son dû » sont des maximes de rééducation, que les déportés français arrivés en 1943 ne pouvaient déjà plus comprendre, ou qu’ils ont interprétées comme cruellement ironiques. Par ailleurs, si l’on jette un œil aux premières photographies nazies de propagande, on y aperçoit des détenus correctement habillés qui sont au travail dans les camps. On peut toutefois modérer cette idée en rappelant que les détenus construisent alors leur propre camp (construction des baraques, ateliers, etc.). Dans une certaine mesure, la main-d’œuvre est donc déjà utilisée.

Dans un deuxième temps, on constatera un travail cette fois utile, productif voire rémunérateur POUR la SS, qui gère le système concentrationnaire et utilise les détenus pour ses propres travaux. C’est pour cette raison notamment que des camps sont installés près de carrières. Toujours avant-guerre, une quarantaine d’entreprises sont ainsi construites par la SS ; la plus connue, fondée le 29 avril 1938, étant la DEST (société des terres et pierres allemandes), qui entreprend d’exploiter des carrières. Cette tendance s’observe jusqu’en 1941, quand les nazis créent un camp en Alsace annexée, à Natzweiler, non loin d’une carrière. Dans les premiers kommandos de travail du système, on remarquera d’ailleurs de nombreuses briqueteries (à Sachsenhausen par exemple), dont l’objectif est d’alimenter les chantiers pharaoniques prévus par Hitler à Berlin. À cette époque, le travail n’est donc plus uniquement punitif, même s’il le reste. À côté de tâches purement punitives, il y a des travaux de terrassement à l’intérieur des camps ainsi que des travaux de production de matériaux de construction dans les carrières et les briqueteries. À cela, il faut ajouter très vite des commandes spécifiques de la SS, qui se fait construire des installations (bunkers et autres). Cela signifie aussi qu’à partir de septembre 1940, l’administration du système concentrationnaire évolue : le commandant du camp dispose désormais d’un adjoint dédié au travail des détenus. Cet adjoint gère l’organisation du travail, tient à jour les registres et affecte les détenus. En bref, la dimension punitive est doublée d’une dimension productive, mais exclusivement au profit de la SS.

Le troisième temps de notre chronologie est celui qui est le plus important dans les masses, mais non dans la durée, car c’est en réalité un temps assez court. C’est le temps de la « guerre totale » : 1942-1945. Cette période est cruciale car elle concerne non seulement directement les Français, mais aussi toute l’Europe. Engagé dans une guerre féroce face à l’Union soviétique et les États-Unis, deux ogres économiques et militaires, le Reich doit mobiliser tous les moyens à sa portée pour produire de l’armement, protéger ses usines de production et gagner la guerre. Himmler, chef de la Police et du système concentrationnaire, en accord avec le ministre de l’Armement (Speer), met à disposition les détenus du système concentrationnaire pour cette économie de guerre totale. Alors que les discussions débutent dès l’année 1942, les accords sont pris véritablement à l’automne 1942. Dans l’administration des camps, cela amène des changements dès le printemps. Dans une circulaire du 30 avril 1942, le chef de l’organisation du système concentrationnaire (Pohl) écrit ceci à ses commandants de camp : « La guerre a amené un changement marqué dans la structure des camps de concentration. Elle a considérablement changé leur rôle en ce qui concerne l’emploi des détenus. L’internement pour les seules raisons de sécurité, d’éducation ou de prévention n’est plus la condition essentielle. L’accent est à porter maintenant sur le côté économique ». Ce qui est désormais au premier plan, et qui va le devenir de plus en plus, c’est donc la mobilisation de tous les prisonniers capables de travailler. Il ne s’agit pas d’un changement simple pour la SS, qui rêve d’usines s’installant dans les camps mais qui devra très vite constater l’échec économique de ce projet. C’est finalement le ministre de l’Armement, Speer, qui mettra en place une révolution radicale s’illustrant dans la démultiplication des camps : ce n’est plus l’usine qui va dans le camp, mais le camp qui va à l’usine. Dans l’ensemble du système, on passe d’une centaine de kommandos avant 1942 à plus de 700 kommandos en 1945. À peine les détenus français sont-ils arrivés depuis deux ou trois semaines au camp central qu’ils sont envoyés dans des kommandos de travail.

Il reste maintenant à se demander comment la SS intègre cette nouvelle dimension productiviste dans sa gestion des prisonniers. Étant donné que le système concentrationnaire continue à ne pas nourrir ses détenus, à les frapper et à les transférer d’un kommando à un autre, on peut légitiment s’interroger sur la rationalité du fonctionnement économique des camps. Les premières fonctions punitives du travail de rééducation ont-elles totalement disparu face à cette ampleur des enjeux économiques ? On peut également insister sur le fait que, depuis 1933, les détenus sont potentiellement condamnables à mort du jour au lendemain. Jusqu’à l’époque de guerre totale, la sentence tombait en raison du « CV » politique des prisonniers : à l’intérieur des camps, on assassinait les détenus pour ce qu’ils étaient. Désormais, on envoie dans des camps mouroirs ceux qui ne sont plus en capacité de travailler (les fameux « musulmans »). En réalité, lorsqu’on examine la chronologie et la mise en place de la guerre totale, on peut dégager un premier temps, du fait des accords entre Himmler et Speer, où les détenus sont tout de suite mis au travail dans un kommando. Ensuite, on a une « rationalité d’urgence » : à partir de 1943, les Alliés tiennent les airs et bombardent systématiquement le Reich ; la plupart des usines stratégiques doivent donc être enterrées (Dora en est un très bon exemple). Par conséquent, les détenus sont très vite utilisés dans des travaux de creusement de galeries pour protéger ces usines. Au final, on constatera que le nombre de détenus qui ont effectivement produit des armes n’est pas si élevé. Ce type de production ne commence à être véritablement efficace dans les camps qu’à la toute fin de l’année 1944 et au début de l’année 1945.

Après cette mise en perspective, Thomas Fontaine a cédé la parole à Adeline Lee, historienne et membre de l’Amicale de Mauthausen, afin qu’elle évoque un cas concret : celui des 9000 Français du camp de Mauthausen. Les premiers Français arrivent à Mauthausen en 1942, ce qui signifie que, si l’on exclut quelques cas particuliers, la première période évoquée par Thomas Fontaine ne les concerne pas. En 1942, les détenus de Mauthausen sont majoritairement affectés au travail de la pierre et, plus généralement à partir de 43, à la production d’armements. Les premiers grands convois arrivent en avril 1943 (2000 personnes environ) et ensuite s’échelonnent ; il y a une pause fin 43, puis les convois reprennent en 44, et plus largement en 45, avec les évacuations cette fois-ci.

L’entrée du camp de Mauthausen, en Autriche annexée.

L’absurdité et la rationalité du système sont également au cœur du questionnement d’Adeline Lee. Bien que la notion d’absurdité sans cesse évoquée dans les témoignages des Français existe réellement, l’historienne souhaitait l’interroger afin de déterminer jusqu’à quel point elle pouvait être vraie. Le travail des détenus de Mauthausen pouvait-il être utile et efficace par la même occasion ? Pour son étude, Adeline Lee s’est appuyée d’une part sur les documents individuels des déportés, et d’autre part sur les archives de l’administration nazie. Pour Mauthausen, ces archives ont été bien conservées et l’on dispose de nombreuses cartes de détenus sur lesquelles sont enregistrées les professions exercées, qu’il s’agisse de la profession avant l’entrée au camp comme de celle occupée au sein du camp. Cette profession fait l’objet d’un codage Hollerith, un système mis en place par IBM sur des cartes. Il s’agit d’une carte perforée sur laquelle toutes les caractéristiques du détenu (marié ou non, nombre d’enfants, motifs d’arrestation, etc.) font l’objet d’un codage : à chaque caractéristique un code, et à chaque code un trou sur la carte. Si l’on étudie l’aspect du travail, on constate que le codage est particulièrement pointu, puisque chaque profession est codée au moyen de trois chiffres. Les deux premiers chiffres renvoient au secteur d’activités et le troisième chiffre à un métier précis. On a donc une nomenclature équivalente à celle utilisée aujourd’hui. Quand on observe ce système dans les archives, il est difficile d’envisager qu’il ait été établi pour rien.

Les détenus arrivent donc à Mauthausen, sont enregistrés sur des cartes et, à partir de 1943, repartent rapidement vers les camps annexes, où ils sont mis au travail. S’agissait-il d’une procédure purement administrative ou l’enregistrement avait-il une influence sur le lieu d’affectation ? En faisant des comparaisons, Adeline Lee a abouti à des résultats qui ne permettent pas de conclure à l’absurdité de l’affectation des détenus. Pour Mauthausen, on constate qu’un spécialiste sur deux a été affecté dans son emploi. Cette observation est particulièrement vraie pour les professions hautement qualifiées. Plus la profession est qualifiée, plus le choix est minutieux ; plus on descend dans la qualification, plus le choix est arbitraire. Si l’on considère l’aptitude au travail demandé, on arrive même aux deux tiers des spécialistes employés dans un emploi pour lequel ils ont des capacités. Les spécialistes ne représentent cependant pas la majorité des détenus. La plupart du temps, les listes de transfert vers les kommandos sont divisées en deux parties, avec d’une part les spécialistes et d’autre part les manœuvres. Pour ces derniers, il n’est plus question d’adaptation, car leurs professions ne sont pas utiles en camp de concentration. Si vous êtes ingénieur, charpentier ou mécanicien dans l’aéronautique par exemple, on va autant que possible essayer de vous attribuer un poste où vous allez être utile. En revanche, si vous êtes agriculteur, enseignant ou autre, vous allez remplir la longue liste des manœuvres. Il faut néanmoins souligner que cette adéquation dépend des périodes. En 1943, elle est particulièrement forte quand il s’agit d’affecter des détenus à la production d’armes stratégiques. Elle est nettement moins évidente en 44, face aux masses de détenus ; et encore moins en 45 pour les détenus évacués, où elle n’est pratiquement plus effective.

Enfin, en ce qui concerne l’efficacité du travail des détenus au sein du camp de concentration de Mauthausen, il faut convenir qu’elle est difficile à mesurer. S’agissant de l’armement, il semblerait qu’il n’y ait pas eu grand-chose qui soit sorti en quantité des usines dépendantes de Mauthausen. En revanche, sur certains projets de certains kommandos de travail, les objectifs ont été atteints, à tel point parfois que les prisonniers ont terminé en avance sur les délais prévus. Quoi qu’il en soit, l’efficacité fut mineure dans les résultats de l’économie de guerre allemande globale.

Après Adeline Lee, ce fut au tour de Laurent Thiery, historien à La Coupole (centre d’histoire et de mémoire du Nord-Pas-de-Calais), de nous présenter un autre cas concret : celui du camp de Dora, pour lequel il existe également un fonds d’archives important et bien conservé. La décision de créer le camp de Dora est tardive : elle date de fin août 1943 et intervient à un moment charnière de l’histoire du nazisme. L’objectif est ici la production d’une arme – les fusées V2 – que les nazis considèrent, surtout en 1943, comme un enjeu stratégique majeur devant permettre aux Allemands d’inverser le cours de la guerre. C’est du moins ainsi que Goebbels présente les choses dans sa propagande. La fusée V2 est l’engin le plus complexe fabriqué pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est la base de tous les lanceurs d’après-guerre et permettra d’ailleurs d’envoyer les Américains sur la lune en 1969. À partir de 1942, suite au premier tir réussi de cette fusée mise au point par des ingénieurs nazis, il est naturellement décidé d’en lancer la production en série. Le lien avec le système concentrationnaire est alors rapidement fait. Au printemps 1943, on fait venir des déportés du camp de Buchenwald, des Russes, des Ukrainiens mais aussi 400 Français, pour les regrouper dans un camp situé à l’extérieur d’une usine assez classique, où ils assembleront et commenceront à fabriquer ces fameuses fusées V2.

Repérée par les Britanniques, l’usine est bombardée dans la nuit du 17 au 18 août. Les SS sont alors contraints de la reconstruire, en choisissant cette fois un endroit qui pourra être protégé des attaques alliées. Autre condition essentielle : le lieu sélectionné devra se trouver non loin d’un grand camp de concentration afin que celui-ci puisse l’approvisionner en main-d’œuvre. Ce grand camp, ce sera Buchenwald. Quant au lieu proprement dit, il se compose de deux tunnels de 2 km de long qui avaient été creusés avant-guerre pour servir d’entrepôt d’hydrocarbure. Ces tunnels sont reliés par une cinquantaine de galeries de 150 m de long, soit au total 90 000 mètres carrés de possibilités de production. Mais, à la fin août 1943, quand on décide d’y envoyer des détenus pour installer l’usine, il n’y a rien. Ni eau ni d’électricité. Aucun équipement non plus pour héberger les milliers d’hommes qui commencent à travailler. La priorité de produire les V2 est telle que Dora n’a pas de camp au début. Cela expliquera la très forte mortalité de ce camp. De septembre 1943 jusqu’au printemps 1944, 12 000 détenus sont envoyés depuis Buchenwald par vagues successives, et s’établissent dans des galeries où ils devront survivre, dormir et travailler sans quasiment sortir et voir la lumière du jour. Pendant cette période, Dora n’est pas un camp mais un chantier pour installer l’usine qui commencera à fonctionner début 1944. Le manque d’hygiène et la violence permanente sont au rendez-vous. Pendant ces premiers huit mois, la moitié de la population concentrationnaire, soit environ 6000 hommes, meurt. Les conditions sont telles que Dora est davantage une usine de production de malades et d’invalides que de fusées. Mais il n’y a pas de chambre à gaz pour se débarrasser de ceux qui ne sont plus utiles et, à partir de début 1944, la SS organisera des convois d’extermination de malades qui seront redirigés vers des camps mouroirs.

L’entrée d’un des deux tunnels de Dora.
Les déportés dans les tunnels de Dora.
Chaîne de montage souterraine des V2.

Au printemps 1944, ce succès pour la SS – car elle a réussi dans des conditions extrêmes, avec des déportés, à créer une usine ultra-moderne dans un espace si peu adéquat – va l’inciter à faire de Dora le cœur d’un véritable complexe militaro-industriel, avec un développement assez fulgurant pendant la dernière année de son existence. Une quarantaine de chantiers alentour verront le jour… Des kommandos tout aussi meurtriers dans la mesure où il s’agit de projets qui bien souvent n’aboutiront pas : on envoie des milliers d’hommes creuser de nouvelles galeries, aménager des tunnels désaffectés… Le camp de Dora est donc au cœur du basculement économique précédemment évoqué, à un moment où l’enjeu de production est bien là… D’autant plus qu’il a trait à une arme potentiellement redoutable. Dora est un exemple significatif de ce bouleversement, à tel point que la SS décide d’en faire le dernier-né des grands camps de concentration du Reich, créé en octobre 1944 sous le nom de Mittelbau. Il prend à ce moment-là toutes les caractéristiques des grands camps. Mais quand on y constate la mortalité – c’est près d’un tiers des 60 000 déportés passés par ce camp qui meurt – on comprend que si la production économique devient un enjeu majeur en 43, pour la SS les camps de concentration restent un lieu de guerre où l’on élimine des opposants divers. Et la manière, c’est le travail forcé.

Alicia GENIN

Projet label « Mémoire en Héritage »

De novembre 2021 à juin 2022, un jeu de notre exposition itinérante DACHAU circulera dans le département de l’Isère. La raison de ce long voyage ? Un ambitieux projet lancé par Jean-Paul Blanc, président départemental de l’UNADIF 38 (et accessoirement membre de l’Amicale de Dachau) :

le projet label « Mémoire en Héritage »

Présentation du projet par l’UNADIF 38 : « Ce projet consiste à faire travailler une classe d’un collège ou lycée sur le parcours d’une femme ou d’un homme, Résistant(e), Déporté(e), pendant la totalité de l’année scolaire. La classe devra travailler sur le passé de cette Résistante ou Résistant. Les élèves seront encadrés par un ou deux professeurs d’Histoire ou autre, intéressés par le projet, et pourront présenter ce parcours sous la forme de leur choix : travail à réaliser par les élèves, recherche sur la personne désignée, possibilité d’un journal de bord, reportage photographique, reportage vidéo, etc.. L’UNADIF 38, qui travaille depuis plusieurs années avec un professeur de Lettres et un professeur d’Histoire du Collège Louis Aragon de Villefontaine, a proposé pour le lancement de ce projet de travailler sur un Résistant, Déporté de Lyon, monsieur Robert VALLON. Son fils, Alain VALLON, qui habite à Bourgoin-Jallieu, pourra apporter la connaissance du parcours de son père lors d’une conférence au Collège. Le projet sera organisé autour des recherches des élèves, des visites de lieux d’internement assorties d’ateliers pédagogiques, des visites de musées, des rencontres. Pendant l’année scolaire, les étudiants du BTS audio-visuel du Lycée Léonard de Vinci seront chargés de la captation vidéo qui permettra in fine de créer un reportage mêlant témoignages, images d’archives et récits. L’UNADIF 38 apportera un soutien tout au long du projet, en se rendant régulièrement auprès des élèves à la demande du collège, et en les accompagnant lors de visites programmées. L’UNADIF 38 présentera une exposition sur le camp de DACHAU, où a été déporté Robert Vallon. Cette exposition sera visible au collège Louis Aragon, courant novembre 2021. Monsieur Alain Vallon présentera pour la première fois des dessins de Dachau, rapportés par son père. Cette série de dessins, dont aucune reproduction n’a été faite, a été exécutée par un Allemand concentrationnaire. Les scènes qui y sont représentées sont celles vécues quotidiennement par les détenus français qui connurent l’horreur des camps de la mort et qui seuls ont le droit de revendiquer le titre de Déporté. À la libération du camp par les Américains, la Croix-Rouge distribua des colis de nourriture aux détenus français. Robert Vallon partagea ce colis avec un détenu allemand et ce dernier lui donna en remerciement cette collection. Monsieur Jean-Olivier Viout, Substitut général du Procureur de la République en 1987 qui a assisté le Procureur Pierre Truche lors du procès de Klaus Barbie, fera une conférence au collège le 13 janvier 2022. En juin sera organisée une présentation du travail réalisé par les élèves, en présence des autorités locales et départementales. Cette journée sera aussi celle de l’inauguration par le maire de Villefontaine de l’Impasse Robert Vallon. Ce sera également le lancement officiel de ce projet national. Ce projet initié par l’UNADIF – FNDIR 38 est une première en France. En fonction de la qualité et de l’impact territorial de ce projet pilote, ce type de travail pourrait être réalisé sur l’ensemble du territoire français. Nous avons de très nombreuses personnalités du monde combattant, résistants, déportés, prisonniers, militaires, sur lesquels il est possible de faire travailler des élèves, afin de démontrer l’ardeur de ces défenseurs de la République. Dans ce projet, nous avons le soutien de l’Education nationale, du Département de l’Isère, de la Mairie de Villefontaine, de l’ONACVG de l’Isère et de la 27e BIM. »

Robert Vallon en quelques mots…

Entré en Résistance puis arrêté le 6 avril 1944 à Lyon, Robert Vallon fut d’abord interné à Montluc, où une cellule à son nom a été inaugurée en 2015 (la cellule 109). Il fut ensuite transféré à Compiègne, d’où il fut déporté vers Dachau le 2 juillet 1944 par le tristement célèbre « Train de la Mort » (5e convoi parti de France vers Dachau après le débarquement du 6 juin, ce convoi doit son nom au nombre extrêmement élevés de morts à son arrivée en gare de Dachau le 5 juillet 1944).

Pour témoigner des conditions de vie dans le camp, il rapporta à la libération une série de gravures réalisées par un Déporté allemand, qui lui donna ses dessins pour le remercier d’avoir partagé une partie du colis que la Croix-Rouge française lui avait remis.

À son retour en France, sa femme le quitta et lui laissa Alain, leur fils alors âgé de 18 mois. Robert Vallon se mobilisa très rapidement pour venir en aide aux Déportés et leur famille. Président de l’Association des Rescapés de Montluc durant 35 ans, de 1962 à 1997, année de son décès, il fonda également avec Robert Namiand, un autre Résistant-Déporté, la Journée départementale de la Résistance dans le Rhône. Enfin, Robert Vallon a représenté les Anciens Rescapés de Montluc au procès de Klaus Barbie, l’homme qui fut son bourreau avant sa déportation, et a assisté, en compagnie de son fils Alain, à toutes les séances du 11 mai au 4 juillet 1987.

Il a été décoré de la Croix d’Officier de la Légion d’honneur, la Médaille Militaire, la Croix de guerre 39-45 citation à l’ordre du régiment, la Médaille de la Résistance, la Croix du Combattant Volontaire de la Résistance, la Médaille de la déportation pour faits de Résistance, et la Médaille des blessés militaires.

Dessins rapportés de déportation par Robert Vallon

Cérémonie du Père Lachaise 2021

Traditionnellement, pour les fêtes de la Toussaint, la FNDIRP rend hommage aux victimes de la barbarie nazie en déposant des fleurs au crématorium, au jardin du Souvenir, au pied des Monuments de chacun des camps de concentration, devant la tombe de Christian Pineau et devant le caveau de la FNDIRP, au cimetière du Père Lachaise.

L’Amicale de Dachau sera présente lors de cette cérémonie et vous invite à l’y rejoindre le :

Jeudi 28 octobre 2021 à 10 heures au Cimetière du Père Lachaise

Rendez-vous à 9 h 45 devant l’entrée, rue des Rondeaux (métro Gambetta)

Visite guidée et commentée sur le site du maquis de Grandrupt-de-Bains

10 juillet et 14 août 2021

Cette année encore, lors d’activités estivales de détente, l’Amicale Lorraine du Camp de Concentration de Dachau, en lien avec l’association Mémoire du Maquis de Grandrupt-de-Bains, a tenu à perpétuer la mémoire du maquis de Grandrupt-de-Bains et de ses 116 morts en déportation, dont de nombreux au camp de concentration de Dachau. Ainsi, les associations sœurs ont organisé deux visites guidées et commentées, gratuites et ouvertes à tous, le samedi 10 juillet et le samedi 14 août. La volonté était certes de faire participer les adultes, mais surtout les plus jeunes, pour leur apporter la connaissance des événements tragiques qui ont durement frappé le territoire de la Vôge, partie sud du département des Vosges et partie nord de la Haute-Saône, il y a de cela 77 ans.

Le rendez-vous était fixé devant le mémorial à la Croix de Lorraine du maquis, où sont gravés en lettres d’or les noms des disparus. L’introduction à la visite relatait le pourquoi et le comment du maquis à Grandrupt-de-Bains, en août 1944, alors que le canon libérateur tonnait aux portes du département. Ensuite, c’était la promenade en campagne et en forêt, avec des haltes fréquentes pour présenter les parachutages, la vie et l’entraînement au maquis, l’encerclement et la reddition après un dur combat et un odieux chantage : « rendez-vous et vous serez considérés comme prisonniers de guerre » ou « si vous poursuivez le combat, les 40 otages déjà prisonniers seront exécutés et les villages de Grandrupt-de-Bains et de Vioménil, qui vous ont apporté leur soutien, seront rasés ».

Lourde décision à prendre pour le chef du maquis, qui n’a cependant pas voulu que les patriotes qui l’avaient accompagné aient du sang d’innocents sur les mains. Une partie des hommes s’est rendue, les autres sont restés terrés dans leurs emplacements de combat. Loin était la promesse pour les prisonniers qui, au lieu d’être considérés comme prisonniers de guerre, ont connu la terrible déportation.

Monsieur Roland THOMAS, 100 ans en novembre prochain

Pour terminer la promenade, tous les participants se sont retrouvés au mémorial, où le dernier des maquisards déportés, monsieur Roland Thomas, 100 ans en novembre prochain, a évoqué sa déportation, ses terribles séjours à Dachau puis à Mühldorf, l’un des kommandos de Dachau. Ce camp fournissait la main-d’œuvre pour la construction d’une usine souterraine destinée à produire le Messerschmitt 262 (Me-262), chasseur à réaction dont l’objectif était de défier la supériorité aérienne alliée sur l’Allemagne.

Les discussions se sont terminées devant un rafraîchissement particulièrement apprécié en ces jours d’été qui, il convient de le préciser, étaient ensoleillés. La prochaine promenade aura lieu le samedi 18 septembre, avec un rendez-vous à 15 heures devant le mémorial du maquis.

André BOBAN,
président de l’Amicale Lorraine du Camp de Concentration de Dachau

Commémoration du 77e anniversaire du Train de la Mort

Mémorial des Martyrs de la Déportation, Paris, 2 juillet 2021

Le 2 juillet dernier, nous étions une vingtaine à nous retrouver au Mémorial des Martyrs de la Déportation, en plein cœur de Paris, pour commémorer le 77e anniversaire du départ du Train de la Mort vers Dachau. Parmi les participants, nous avons pu compter sur la présence fidèle de Jean Samuel et Yves Meyer, tous deux survivants de ce terrible convoi, mais aussi sur la venue de quelques officiels, dont madame Véronique Peaucelle-Delelis, directrice générale de l’ONACVG.

Heureux de nous réunir après de longs mois de crise sanitaire, nous avons discuté gaiement dans les jardins du Mémorial avant de nous diriger vers la crypte du Mémorial. Là, dans l’atmosphère solennelle qui caractérise le lieu, le ton s’est évidemment fait plus sérieux. En l’absence du président de notre Amicale nationale, c’est Jean-Michel Thomas, président du Comité International de Dachau (CID), qui nous a adressé quelques mots de bienvenue avant de céder la parole à Jean Samuel. L’ambiance était désormais au recueillement.

« Chers amis,
Aujourd’hui, 2 juillet 2021. Il y a 77 ans, nous sommes partis ; nous, c’est-à-dire des hommes que les nazis avaient arrêtés. Ce 2 juillet 1944, il faisait chaud, très chaud, trop chaud. Conduits en gare de Compiègne, un train de marchandises nous attendait. Dans chaque wagon, un bidon d’eau et un seau hygiénique. Nous nous sommes retrouvés à 100 personnes, entassés les uns contre les autres avec 100 boules de pain et 100 saucissons. La température est devenue insupportable. Certains sont devenus fous, se sont jetés les uns contre les autres et se sont battus. Dans mon wagon, 60 morts. Le train a continué de rouler. Assis sur les cadavres, nous avons pu respirer. Le train ne s’est arrêté que le lendemain en Allemagne. Dans une gare, la Croix-Rouge allemande alertée nous a servi une soupe chaude. Les Allemands ont regroupé les cadavres dans les derniers wagons. Le train est parti. Il a roulé encore et encore et il s’est arrêté en gare de Dachau. Dachau, une gentille petite ville avec un camp de concentration… Dans ce camp, les prisonniers mourraient de la faim, du froid, du typhus et du travail forcé. Le 29 avril, les Américains sont arrivés. Aujourd’hui, j’ai 97 ans. J’ai beaucoup de chance.
Je vous remercie. »

C’est ensuite Yves Meyer qui a pris la parole pour nous relater, dans des mots tout aussi poignants, son expérience personnelle du convoi n°7909. Nous vous renvoyons ici à la page 4 de notre bulletin n°755, où nous avions retranscrit le message vidéo d’Yves Meyer pour le 76e anniversaire de la libération du camp de Dachau. Pour l’ancien résistant, « les images gravées dans [sa] mémoire sont encore très fortes ». Après une tentative d’évasion infructueuse au camp de transit de Compiègne, il doit lui aussi faire face à ce terrible voyage qui le mène jusqu’au camp de Dachau, « un lieu dont seulement quelques camarades connaissaient la signification ». « Moi, j’avais lu en 1936 un récit d’un prisonnier libéré du camp, que je pensais exagéré, mais si j’avais su… »

Enfin, Joëlle Delpech-Boursier a clôturé les interventions en nous lisant quelques extraits de son livre Avoir 20 ans à Dachau, dans lequel elle raconte la déportation de son père. Autre victime « heureuse » du Train de la Mort, dans la mesure où il survécut, le général André Delpech restera hanté par des images d’épouvante, comme celles qui vinrent une première fois le tourmenter lorsque, presque mourant au cours du voyage, il perdit connaissance pour finalement se réveiller au milieu de corps mous et sans vie.

Après quelques minutes de silence et de recueillement, au cours desquelles une gerbe de fleurs fut déposée, Jean-Michel Thomas a repris la parole, cette fois en sa qualité de président du Comité International de Dachau. L’évocation du général Delpech et la présence de Jean Samuel étaient en effet propices à une deuxième cérémonie : l’annonce de la remise du prix André Delpech à Jean Samuel, en reconnaissance du travail qu’il a effectué en tant que secrétaire du CID pendant de très longues années. Pour rappel, le prix André Delpech honore les mérites de ceux qui se sont particulièrement consacrés aux objectifs du CID, soit directement pour la mémoire de la déportation dans ce camp, soit plus largement en luttant contre le fascisme, le racisme et l’antisémitisme et contre toute autre discrimination pour des motifs politiques et religieux.

Notre rassemblement s’est donc clôturé ainsi, sur ces mots de Jean : « Vous venez de me remettre le prix André Delpech. Alors merci, un grand merci. André Delpech était le président du Comité International de Dachau, il était le président de l’Amicale de Dachau, et il était mon ami. Son poste important l’obligeait souvent à se déplacer et il avait besoin d’un secrétaire qui l’accompagnait. Je crois qu’il m’aimait bien, et nos voyages en Allemagne et en Europe ont été facilités par notre complicité. Son nom, son grade dans l’armée, son activité dans la Résistance resteront le symbole du Déporté Résistant. Ce prix, je le reçois avec beaucoup de plaisir et d’émotion. »

Alicia GENIN

Rencontre Interamicale (Union des Associations de mémoire des camps nazis)

Samedi 20 novembre 2021 à Paris

Association française Buchenwald, Dora et kommandos – Amicale du camp de concentration de Dachau – Amicale de Mauthausen, déportés, familles et amis – Amicale de Neuengamme et de ses kommandos – Amicale de Ravensbrück – Amicale d’Oranienburg-Sachsenhausen et ses kommandos.

09 h 00 : Rendez-vous au cimetière du Père-Lachaise, devant l’entrée rue des Rondeaux (métro Gambetta).

09 h 15 : Début de la cérémonie publique au Père-Lachaise. Depuis l’entrée du cimetière, nous nous dirigerons vers les différents monuments des camps afin de les fleurir et de nous y recueillir. À l’issue de notre parcours commémoratif, nous nous rendrons ensemble à la Mairie du 20e arrondissement.

10 h 15 : Cérémonie au Monument aux Morts de la Mairie du 20e arrondissement (6, avenue Gambetta).

10 h 30 : Début du colloque organisé par nos Amicales sur le thème : « L’avenir de nos associations ». Ce colloque aura lieu dans la salle des fêtes de la Mairie du 20e . La parole sera également laissée au public, afin que vous puissiez nous faire part de vos idées et questions sur l’avenir de nos Amicales.

12 h 30 : Fin du colloque et début de la pause déjeuner. Les mesures sanitaires en application au sein de la Mairie ne nous permettent pas d’y organiser un buffet comme de coutume. Le déjeuner sera donc libre. Les membres de l’Amicale de Dachau prévoient néanmoins de manger ensemble dans une brasserie ; merci donc de nous informer si vous souhaitez vous joindre à nous afin que nous puissions réserver en conséquence. Le repas sera à régler sur place.

14 h 30 : Réunions, conseils d’administration ou assemblées générales des différentes amicales. Pour sa part, l’Amicale de Dachau tiendra une simple réunion centrée sur ses activités et projets. Notre Assemblée Générale aura lieu la semaine suivante par visioconférence.

Règles sanitaires en vigueur pour cet événement : Seul le colloque donné à la Mairie est soumis au passe sanitaire ainsi qu’au port du masque.

24e Rendez-vous de l’Histoire de Blois

Projet commun à la Fondation de la Résistance et à l’Union des Associations de mémoire des camps nazis

Titre du débat (table ronde) :

Le « travail » dans les camps de concentration nazis (KL)Réalités et enjeux de terminologie

  • intervenant 1 : Johann CHAPOUTOT, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne
  • intervenant 2 : Laurent THIERY, docteur en histoire, directeur scientifique du programme de recherche sur les 9 000 déportés de France à Dora pour La Coupole, Le Livre des 9000 déportés de France à Mittelbau-Dora, le Cherche Midi, 2020
  • intervenant 3 : Adeline LEE, docteure en histoire, auteur de Les Français de Mauthausen, par-delà la foule de leur nom, Tallandier, avril 2021
  • intervenant 4 : Jens-Christian WAGNER, historien allemand, directeur de la Fondation des mémoriaux de Buchenwald et Dora
  • intervenant 5 : Christine GLAUNING, directrice du Centre de documentation pour le travail forcé (Berlin)
  • intervenant 6 : Hélène STEAS, enseignante détachée à la Fondation de la Résistance, auteur de notices pour le Livre des 9000 déportés de France à Mittelbau-Dora

Modérateurs :

Thomas FONTAINE, docteur en histoire, directeur du Musée de la Résistance nationale

Daniel SIMON, président de l’Amicale de Mauthausen

Résumé :

La fonction que le pouvoir nazi assigna au vocabulaire – « plus les mots que le discours », note V. Klemperer – requiert l’attention d’historiens-philologues. Du travail forcé à l’extermination par le travail, une large palette de pratiques hiérarchisées fut couverte et brouillée par les leurres du vocabulaire. À ce jeu pernicieux, l’identité évolutive des KL – euphémisme piégé lui aussi – est menacée de dilution. Camps-usines ou camps d’extermination par le travail, deux ouvrages récents, sur les KL de Mittelbau-Dora et de Mauthausen font avancer la réflexion sur ces questions.

Faire mémoire des déportés gersois et des hommes et femmes de leur famille pendant la guerre…

…Voilà ce qui m’anime depuis deux ans. Fille de Didier Boueilh, déporté à Dachau, je me suis engagée à diffuser l’exposition réalisée par l’Amicale du camp de concentration de Dachau. Ma première démarche s’est faite dans mon village gersois, où sont venus des amis, des membres de notre grande famille, mais aussi des passionnés d’histoire de guerre.

En 2020, pour la Journée de la Déportation, la ville d’Auch mettait à ma disposition un beau site pour proposer ce travail de mémoire aux citoyens et, la semaine suivante, j’avais des visites programmées avec des profs d’histoire pour les jeunes des collèges et lycées. Puis, au mois de mai, je devais exposer à la médiathèque de Riscle. Malheureusement, madame Covid est venue gripper ce programme, que j’ai dû annuler.

Frustrée et déçue de laisser mon matériel dans les placards, j’ai rebondi en installant l’expo dans notre chai, où vieillit l’armagnac et où se reposent les vins mis en fût. De ce lieu singulier pour évoquer le souvenir de mon père qui était vigneron, une visiteuse, petite fille de Juifs, a fait le commentaire suivant : « Incroyable rencontre entre l’eau de vie et la vie, les vies si difficiles, cruelles, et belles… merci pour le bâton de relais… aux jeunes la suite… »

J’ai donc accroché les 25 panneaux de l’expo, et un de plus sur mon père, détaillant son chemin de Saint-Mont à Dachau, puis son retour au pays. Un jour, ma mère, très humble, m’a interpellée sur la nécessité d’évoquer les autres déportés et prisonniers. J’ai donc fait une place aux différents membres de ma famille et de celle de mon mari. Un travail colossal s’est présenté devant moi. J’ai sollicité cousins, voisins, amis âgés, albums de famille, courriers anciens… pour tenter de conter le parcours de chacun, prisonniers, déportés, militaires, résistants, mais aussi Juifs recueillis par la famille de mon mari, sans oublier l’implication des femmes. J’ai ajouté ma documentation, des livres sur la déportation ; j’ai aussi fait un coin pour les jeunes, présentant des travaux du Concours national de la Résistance et de la Déportation… Un jeune visiteur est même venu me porter son devoir, tout fier d’abonder ce travail.

Sûrement un peu en décalage avec la vie dans le camp, j’ai fait une évocation de la vie pendant la guerre, avec photos des travaux sur la ferme, quelques objets du quotidien et toilettes de ce temps-là. Cela me paraissait opportun pour accrocher l’attention de ceux qui ne peuvent pas tout regarder des horreurs de la déportation, et ce lieu permet de faire remonter des souvenirs de famille, qui amènent à aller plus loin dans la prise de conscience de l’intérêt à connaître les histoires de nos aînés, dont nous sommes les passeurs.

Dany Périssé, Alain Bernado (fils de Georges Bernado) et Thérèse Boueilh

Au fur et à mesure des visites, j’ai reçu avec beaucoup d’émotion et de reconnaissance des récits de prisonniers, des carnets militaires, des courriers… et la veste et le calot de déporté de Georges Bernado, grand ami de papa, ainsi que des objets personnels. Ces deux mois furent très riches de rencontres certes chronophages, mais si remplies d’intérêt, d’humanité, de respect, de curiosité et, pour certains, occasion de récits familiaux. J’ai eu la joie d’accueillir des descendants de trois déportés qui n’avaient pas de lien avec la grande famille de l’Amicale. Avec le recul, je crois avoir touché le cœur de ces visiteurs, de mes amis, de ma famille, pour qu’ensemble nous portions cette transmission « laissée sous les fagots », en jargon paysan.

Face à la conjoncture sanitaire, je reconduis ce projet, que j’animerai dans notre domaine du 4 mai au 30 août 2021. Je vous invite donc à venir découvrir le Gers et faire une halte à Sarragachies.

Avec modestie, mais avec tout l’amour pour mon père et ses frères et sœurs de la guerre, je conclurai par ces mots de Thibaut, petit-fils d’une déportée : « Bravo pour ce travail de mémoire, ne jamais oublier ! Quand les hommes perdent leur humanité, d’autres se lèvent. Merci Dany pour ce travail remarquable. »

Dany PÉRISSÉ

L’expo DACHAU à Chevigny-Saint-Sauveur

Le 18 mai 2021 s’est tenue à Chevigny-Saint-Sauveur une exposition sur le camp de concentration de Dachau conjointement à une exposition dédiée à Anne Frank et commentée par madame Christine Loreau, correspondante en France et en Europe de la Maison Anne Frank, où nous avons été accueillis par le maire de Chevigny-Saint-Sauveur, monsieur Guillaume Ruet, et par madame Catherine Victor, instigatrice de cet événement.

L’exposition de l’Amicale a ainsi pu être visitée en présence de personnalités telles que le lieutenant-colonel Royal, délégué militaire départemental adjoint, monsieur Bruno Dupuis, directeur départemental de l’ONAC, le capitaine Payet, commandant la 8e compagnie de l’école de gendarmerie de Dijon, le docteur Cemachovic, président de l’Association Cultuelle Israélite, madame Loreau, monsieur Lombard, président de la Ligue de l’enseignement de la Côte-d’Or, madame Schmit, représentant la directrice académique des services de l’Éducation nationale, madame Elloy, secrétaire générale du Comité de parrainage du Concours national de la Résistance et de la Déportation, et madame Ginier, déléguée régionale Bourgogne-Franche-Comté de l’Amicale du camp de concentration de Dachau.

L’après-midi était consacré aux témoignages de trois déportés :

• Marcel Suillerot, rescapé de Sachsenhausen ;
• Henri Mosson, condamné à mort à 19 ans et rescapé du Struthof ;
• Pierre Jobard, d’abord rescapé d’Auschwitz, puis transféré à Buchenwald et enfin à Flossenbürg.

Le COVID ne nous a pas permis de recevoir plus de 30 personnes dans la salle, mais de nombreuses questions ont été posées aux déportés.

La visite s’est donc achevée vers 16 h 30.

Françoise GINIER